TIC et animation : peut mieux faire ! Un article de Caroline Dinet paru dans Anim’ Magazine de janvier-février 2007

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont partout. Y compris dans l’animation. Mais beaucoup reste encore à faire pour qu’elles soient systématiquement intégrées aux animations traditionnelles.

Note : Anim’ Magazine est le bimestriel de l ‘UFCV (Union française des centres de vacances), une association d’éducation populaire (www.ufcv.fr).

L’été dernier, le Pointcyb de Sucy (Val-de-Marne) a proposé une « Rando Multimédia ». Le principe : organiser une chasse à l’image en vélo, puis créer, à partir des photos, un cdrom racontant l’aventure. L’idée, très simple, n’est qu’un exemple de ce qu’il est possible de réaliser en utilisant des outils multimédias. Et démontre parfaitement combien les usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) peuvent être transversaux et s’intégrer aux activités standards de l’animation pour les enrichir. « Il serait dommage que l’animation n’investisse pas ce champ alors qu’il suffit d’un logiciel de traitement de texte pour faire des choses intéressantes : une affiche de concert par exemple », avance Amélie Turet, conseillère d’éducation populaire et de jeunesse au Creps de Châtenay-Malabry. « On peut de toute façon difficilement se passer des nouvelles technologies lorsqu’on touche des jeunes », ajoute Jean-Christophe Sarrot, chargé de mission TIC à l’Injep. Ce serait en effet se détourner d’un de leurs outils de communication favoris.

Fabio Butali, animateur jeunesse dans la communauté de communes de Haute-Combe (Savoie) organise des permanences auprès des ados grâce à un logiciel de messagerie instantané sur Internet. Dans ce canton rural, où les déplacements sont souvent difficiles à organiser, l’usage du chat permet d’échanger des informations sur les activités du service jeunesse, d’envoyer les photos des dernières sorties, d’organiser un projet collectif ou encore de toucher de nouveaux jeunes.

À Courbevoie (92), Mohamed Ben Atigue, animateur multimédia dans un BIJ (Bureau d’information jeunesse) propose des ateliers d’écriture sur ordinateurs dans le but de susciter « des émotions au-delà des deux obstacles que sont l’écriture et la machine » (1). Ailleurs, c’est un projet de journal qui prend des allures de publication professionnelle grâce à des logiciels adaptés et simples d’utilisation. « Grâce aux nouvelles technologies, les activités d’animation traditionnelles sont décuplées, les potentialités sont énormes », note Amélie Turet. « Le multimédia peut se greffer sur tout type d’animation traditionnelle, il en est complémentaire, pas concurrent, poursuit Jean-Christophe Sarrot. Il y a même un enrichissement mutuel. Il permet par exemple de garder en mémoire ce qui s’est passé en mettant en ligne des photos ou des écrits. Ou bien de partager avec d’autres une expérience par mail, par le biais de blogs, etc. ».

Par ailleurs, en dotant le public d’une formation de base, l’usage des nouvelles technologies permet de remédier à une inégalité de fait et de lutter contre la fracture numérique. « Nombreuses sont d’ailleurs les expériences associatives démontrant qu’Internet offre la possibilité à des enfants en difficulté de s’ouvrir sur le monde et de se remettre dans des apprentissages », constate Jean-Christophe Sarrot. Tout simplement, par exemple, en lisant et écrivant des messages à des correspondants.

Travailler en réseau

Voilà pour les avantages côté enfants. Pour les adultes, les TIC ne déméritent pas non plus. Certains organisateurs de centres de vacances ont d’ailleurs bien compris l’usage qu’ils pouvaient en faire pour communiquer avec les parents. Depuis quelques années, on voit ainsi fleurir des blogs de séjours destinés à leur donner un aperçu du déroulement du centre avec photos et récits des activités (2). A l’image de la plupart des Espaces publics numériques (3) (Epn, voir encadré), associations et services jeunesse franchissent également le pas en créant des sites destinés à fournir toutes les informations nécessaires sur les activités proposées, les procédures d’inscriptions et les tarifs. En outre, certains animateurs commencent, plus ou moins spontanément, à travailler en réseau pour s’échanger des informations, par le biais de logiciels de messagerie instantanée, de blogs ou de sites collaboratifs.

Pas question, pour autant, de « substituer ces outils complémentaires à la relation directe », rappelle Fabio Butali. Ni de transformer l’animateur en formateur et les loisirs en cours magistraux. « Il faut faire se rencontrer les animateurs multimédias, qui sont souvent arrivés à l’animation par la technique, et les animateurs traditionnels pour basculer de l’enseignement de techniques vers le ludique, l’expression et l’engagement des jeunes », déclare Amélie Turet. « L’objectif, c’est que les enfants ou les jeunes s’approprient l’outil de façon créative tout en restant autonomes », souhaite Mustafa Bendjebbour, animateur multimédia à Sucy.

Pour se faire, mieux vaut commencer directement l’activité – par exemple la fabrication d’un carnet de chants - en donnant quelques consignes simples. Motivés par la réalisation finale, les participants vont être spontanément demandeurs de techniques – comment utiliser un traitement de texte ? Un logiciel de mise en page ? Etc. - et s’échanger leurs connaissances. Non seulement chacun partira avec une réalisation (personnelle ou collective) mais des liens auront été créés entre tous les membres du groupe.

Plus de 3500 lieux publics d’accès à internet existent en France dotés d’animateurs multimédia chargés d’accompagner les usagers par le biais d’ateliers collectifs ou dans le cadre de médiation individuelle. Objectif : lutter contre la « fracture numérique » et favoriser l’appropriation d’internet par tous. Depuis 2003, le label EPN (Espace public numérique) a été remplacé par une charte et un label NetPublic en coordination avec les collectivités territoriales. Ces espaces, également lieux de formation, proposent des moyens techniques (ordinateurs reliés à internet notamment) et un accompagnement humain. Dans le cadre d’un projet d’animation, il peut être intéressant de nouer un partenariat avec l’EPN le plus proche. A Paris, la Fédération des centres sociaux anime tout un réseau d’EPN avec des actions spécifiques (vers les personnes handicapées, autour du logiciel libre, soutien scolaire, etc.). Plus d’infos sur parvi.centres-sociaux-paris.org/dotclear

Dispositif détaillé pour l’adhésion à la charte Netpublic : www.delegation.internet.gouv.fr/netpublic/dispositif.htm

Les Espaces publics numériques et le label Netpublic

La technique : un frein ?

Pourtant, malgré ce bouillonnement et l’utilisation croissante des Tic chez les jeunes animateurs, la réflexion sur leur usage dans l’animation reste embryonnaire : « Il y a trop peu de supports d’activités, regrette Jean-Christophe Sarrot. Souvent on réinvente l’eau chaude. Il faudrait davantage de partage d’expériences et de capitalisation ». A ce titre, le site www.generationcyb.net est un réservoir d’idées et d’informations incontournables pour tout animateur qui veut se lancer dans des animations multimédia. L’animateur en mal d’idées peut aussi consulter le logiciel de jeu, L’imaginateur (4). Par tirage au sort de différents items (objectif éducatif, réalisation socioculturelle, thématique, durée, démarche pédagogique, découverte matérielle ou logicielle, etc.), l’animateur est amené à créer des projets originaux utilisant des TIC. A condition qu’il ait dépassé son appréhension technique.

Disons-le fortement : quantités d’activités - créer un blog par exemple (5) - sont en fait bien plus simples qu’on ne le croit. On voit d’ailleurs apparaître de plus en plus de blogs d’animateurs - comme le blog d’Elise, une jeune animatrice qui propose, outre des photos, jeux, chants et recettes, quelques informations sur les pratiques de l’enfant et la législation en matière d’animation (6). Mais les contenus sont encore souvent assez pauvres et décevants. Preuve que la technique ne suffit pas.

De fait, si l’utilisation des Tic passe par l’apprentissage de leur fonctionnement, il faut aussi réfléchir à la façon dont on veut les utiliser : qu’est-ce qu’on veut dire ? A qui ? Qui va faire quoi ? Comment intégrer les enfants ou les jeunes ? Etc. Ce qui passe par une phase d’organisation et de méthodologie de projet. Mais pas seulement. En tant que médiateur technique et culturel, l’animateur ne peut faire l’économie d’une réflexion plus globale sur l’usage des Tic dans notre société. En favorisant une distance critique, il se doit d’inscrire plus globalement son action dans le cadre d’une éducation aux médias.

Certains parents se réjouissent que leurs enfants passent moins de temps devant la télévision depuis qu’ils ont un ordinateur. Mais s’interrogent-ils sur l’usage qu’ils font de leur ordinateur ? Savent-ils qu’Internet est le nouveau temple de la publicité ? Que les informations qu’on y trouve ne sont pas toujours fiables ? « Il y a un déclic dans la tête des enfants lorsqu’ils prennent conscience qu’ils peuvent créer un site internet. En passant du statut de consommateur à celui de producteur par le biais d’une animation multimédia, ils commencent à comprendre comment le système fonctionne », constate Jean-Christophe Sarrot.

« Je n’ai aucune compétence particulière en informatique. J’ai cependant décidé, par souci de transparence vis-à-vis des parents et des institutions, de créer un blog sur le séjour organisé cet été par l’association Jeunesse Heureuse. Un ami m’a expliqué comment procéder. Je me suis aperçu que c’était très simple et qu’on pouvait tout à fait se lancer tout seul.

En revanche, la gestion d’un blog au quotidien n’est pas une mince affaire. Il faut d’abord savoir ce qu’on veut raconter. Sur notre blog, nous avons surtout évoqué les activités et très peu la vie quotidienne du centre. Il faut aussi être discipliné pour mettre régulièrement les informations en ligne. Cela prend une bonne heure chaque jour, ne serait-ce que pour prendre les photos, les trier, les télécharger, etc.

Les retours des parents ont été très positifs ; ils étaient très heureux de pouvoir participer à la magie des événements. Au départ du séjour, au moment de la demande d’autorisation pour la mise en ligne des photos, je leur avais remis une carte avec l’adresse du site et celle de la messagerie. Il n’y a eu aucune réticence.

Je compte recommencer l’année prochaine en réfléchissant à intégrer davantage les enfants, ce qui n’était pas le cas cette année puisque j’ai entièrement géré le blog avec la directrice adjointe. D’ici là, je vais utiliser le blog pour donner des informations aux parents, notamment sur les inscriptions aux prochains séjours ».

Sébastien Jeser, directeur du centre de vacances de Jeunesse Heureuse (www.jeunesseheureuse.canalblog.com).

Témoignage sur la création d’un blog

Libre

Offrir la possibilité d’agir sur l’outil technique, c’est justement l’un des intérêts majeurs des logiciels libres dont la philosophie – refus de la marchandisation, mutualisation des connaissances, possibilité d’agir sur son environnement… - entre largement en résonance avec les valeurs prônées par l’éducation populaire (voir la rubrique Outils de l’animation, p.XX). Pas étonnant, dans ces conditions, que s’esquisse, ici et là, un rapprochement entre le mouvement du « libre » et certaines associations d’éducation populaire.

En 2005, lors de leur congrès annuel, les Ceméas ont ainsi décidé d’Ĺ“uvrer à la promotion des logiciels libres. Moteurs de cette dynamique, les Ceméas-Pays-de-la-Loire utilisent largement ce type de logiciel dans leur administration et leur consacre un temps de formation lors des perfectionnements Bafa, les ordinateurs utilisés étant reliés par le système AbulEdu (7). « Grâce aux logiciels libres, nous ne nous transformons pas en VRP des logiciels propriétaires », explique Pascal Gascoin, directeur-adjoint des Ceméa-Pays-de-la-Loire. Qui plus est, l’animateur ou l’enfant, plutôt que de payer une licence d’utilisation, pourra réutiliser chez lui, gratuitement ou pour une somme modique, le logiciel utilisé dans son stage ou son centre de loisirs. Il pourra ensuite, s’il le souhaite, en faire bénéficier ses proches en le copiant et en le distribuant.

Pour les promoteurs du logiciel libre, l’intérêt d’une plus grande proximité avec l’éducation populaire se fait également sentir. Solix (Sologne Linux, www.solix.info), une association de défense du logiciel libre, a installé trois anciens PC, doté d’un système d’exploitation GNU/Linux, dans un centre de loisirs local dans le cadre d’un programme Jeunesse et Sports d’incitation à la lecture. Elle est depuis peu agréée « Jeunesse et Education populaire ». De fait, qui mieux que les associations d’éducation populaire peuvent accompagner le grand public dans la découverte des particularités et avantages des logiciels libres ?

Dans ce contexte, peut-être serait-il temps de proposer à tous les animateurs en stages Bafa/d une initiation multimédia qui comprenne, outre une information juridique (8), une sensibilisation aux logiciels libres. Ce serait l’occasion, pour les associations d’éducation populaire, de prendre part au débat de fond sur les modes de production et de diffusion de l’information dans notre société. Débat qui n’est pas sans interroger les valeurs (d’humanisme, de démocratie et de citoyenneté) et les pratiques (basées sur l’échange, la collaboration, le travail en réseau, l’ouverture, la transversalité et la mutualisation) de l’éducation populaire.

Caroline Dinet

Sites-ressources

Pour les animateurs multimédias et tous les autres : www.generationcyb.net

Le site des « Logiciels et ressources libres pour l’éducation » : scideralle.org

Le site de la Délégation aux Usages de l’Internet : delegation.internet.gouv.fr

Le site de l’association CREaTIF, www.creatif-public.net

Bibliographie

Le pouce et la souris : enquête sur la culture numérique des adolescents, de Pascal Lardellier, Fayard, 2006

La diffusion des technologies de l’information dans la société française, Régis Bigot, Credoc, n° 236, décembre 2004

Internet et nouvelles technologies : les ados pris dans la toile ?, Consommation et modes de vie, Credoc, n°172, janvier 2004

Les jeunes et internet : représentations, usages et appropriations. Synthèse internationale / France, Ministère délégué à la Famille, Clemi (Centre de Liaison de l’enseignement et des moyens d’information), 2003

(1) Voir par exemple un blog issu d’un atelier : www.20six.fr/bleublancrouge
(3) Exemple du blog de l’EPN de La Glacerie (50) : www.cyberglac.com/dotclear
(5) Pour créer un blog, vous pouvez utiliser des logiciels libres [Dotclear (www.dotclear.net) ou Wordpress (www.wordpress-fr.net)] ou passer par des formules gratuites mais hébergées par des prestataires privés sans pub comme Blogger (www.blogger.com) ou avec pub comme Bloog (www.blogg.org).
(7) AbulEdu (www.abuledu.org) est un réseau logiciel libre composé d’un serveur et de terminaux (ordinateurs, imprimantes, etc.) dont l’objectif consiste à faciliter l’usage de l’informatique dans les établissements scolaires, les associations, les organismes de formation, etc.
(8) notamment sur le droit à l’image, incontournable lorsqu’on met en ligne des photos d’enfants. Pour plus d’info, consultez les sites de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil, www.cnil.fr) et le site du forum des droits sur l’internet (www.foruminternet.org).